Au hasard d’une librairie, cernés par des milliers d’ouvrages qui étalent leurs tranches ou s’élèvent en piles stratifiées, quels sont les critères qui nous conduisent à choisir un livre en particulier ?
Bien entendu, la renommée d’un auteur, l’attachement à son style ou le conseil plus ou moins avisé d’un libraire, d’un ami, de critiques même, peuvent suffire à orienter largement notre choix. Mais quand, avides de découverte et de changement, nous souhaitons bouleverser nos habitudes et tenter une nouvelle expérience littéraire, quelle force guide nos pas ?A la fois fond et forme, objet tridimensionnel et support d’une écriture plane, le livre constitue par essence un artefact complexe aux charmes multiples. Noyé dans la masse livresque, il déploie ses armes de séduction dans le seul but de devenir l’Elu. Pour une heure, un jour, ou, dans les mains du lecteur moins assidu, pour un mois, et peut-être plus encore.
Mon père, provocateur dans l’âme, a élaboré une stratégie de sélection savamment hiérarchisée. Au somment du diagramme figurent les deux critères de présélection qui permettent d’ores et déjà d’éliminer un grand nombre d’ouvrages :
1. Le sexe de l’auteur : seuls les hommes savent écrire ; les femmes trempent leurs plumes aseptisées dans un mélange équilibré de poncifs féministes et de niaiseries sentimentales.
2. La couverture du livre : la peinture, la qualité de l’image ou la composition de la photo révèlent la manière dont sera traité le sujet du livre.
Ensuite, après s’être assuré de la dimension masculine de l’histoire (roman d’espionnage ou de corsaires), mon père survole les pages à la recherche des sigles particuliers (tirets longs, guillemets) et des blancs typographiques qui caractérisent les dialogues. Les auteurs qui « font de la page » ont sa préférence. Pour ma part, la démarche est autre. La vue guide la progression de mes pas : la première de couverture doit m’attirer, capter mon attention, me donner envie de me diriger vers l’objet. L’ouïe prend le relais : la musicalité du titre, le choc de mots que rien n’amenait à se rencontrer doit charmer mon oreille et éveiller ma curiosité. Que l’on titre « L’élégance du hérisson » et j’accours. Enfin, l’objet en lui-même me fascine : je le tâte, le palpe, fais défiler la tranche des pages sous mon pouce pour en dégager l’odeur, en toute intimité. Mon premier véritable contact avec la matière : le poids, la taille, le grammage du papier ; peut importe la collection, je veux sentir, soupeser, tester celui qui deviendra mon autre les soirs d’évasion. J’adapterai ma vitesse de lecture à la densité de l’écriture. Que je le picore, le déguste ou le dévore, dans tous les cas, je le goûte.
Mais cette démarche sensible n’est pas sans faille, l’apparence est trompeuse, et la vue bien souvent happée par les dangereuses stratégies des libraires ou des maisons d’édition qui placent l’objet sur un promontoire aguicheur, véritable piédestal commercial. Les nombreux prix littéraires qui habillent ostensiblement le livre d’une oriflamme rouge peuvent ne pas être à la hauteur du prestige fièrement annoncé, ou pour le moins, ne pas répondre aux espoirs que nous avions placés en eux. La première de couverture peut elle aussi ne pas correspondre à nos attentes et nous éloigner d’un livre qui renferme pourtant des trésors stylistiques. Finalement, il est très difficile de trouver livre à sa main…


